Les événements de septembre 1955 sous la lumière du mouvement anti-colonialiste et de la Guerre Froide


À NE PAS citer. Vous pouvez citer la version turque de cet article, qui a été publiée: Moroni, Ileana, “Soğuk Savaş ve sömürgecilik karşıtı hareket ışığında 6-7 Eylül olayları”, Tarih ve Toplum: Yeni Yaklaşımlar, No 4, Autumn 2006

Les événements de septembre 1955 sous la lumière du mouvement anti-colonialiste et de la Guerre Froide

Ileana Moroni

Quelle est l’impression créée dans le monde occidental par les événements survenus à Istanbul et à Izmir en septembre 1955 ? En ce qui concerne l’OTAN, les événements ont, avant tout, des implications stratégiques : il s’agit d’une crise entre la Grèce et la Turquie, une crise qui peut donc avoir des répercussions graves pour l’OTAN et la sécurité du monde occidental. Le refus de la Grèce, juste après les événements, de participer aux exercices militaires de l’OTAN donne la mesure du problème. C’est pour cette raison que les puissances occidentales, bien qu’elles ne soient pas convaincues que ce sont les communistes qui sont à l’origine des incidents, et soupçonnent même que le gouvernement a joué un rôle dans l’organisation et le déclenchement des ceux-ci, soutiennent en public les déclarations turques, selon lesquelles les événements ont été organisés par les communistes1. Elles espèrent, ainsi, persuader la Grèce et la Turquie de faire de leur mieux pour rectifier leur relation le plus tôt possible : si c’est le bloc soviétique qui profite de la rupture provoquée au sein du camp occidental, la Grèce et la Turquie ne doivent en aucun cas faire le jeu des communistes.

Au-delà de ces préoccupations stratégiques, il existe, quand même, une raison plus profonde qui fait que l’Occident croit, à un certain degré, la théorie de responsabilité communiste : l’Occident ne peut, ne veut pas, croire que des événements pareils peuvent se produire en Turquie et, pour cela, ne sait pas comment les interpréter. Pour l’Occident des années 1950, des événements de cette sorte ne peuvent qu’être liés à deux problèmes : soit au mouvement anti-colonialiste, soit à la menace communiste. En fait, il n’existe pas de distinction claire entre ces deux types de problèmes : les peuples colonisés sont prédisposés au communisme et s’ils revendiquent leur indépendance c’est parce qu’ils y sont incités par les Soviétiques. Tel est le schéma occidental d’interprétation ; il est donc à attendre que les événements de septembre provoqueront une surprise désagréable chez les occidentaux. Ceux-ci perçoivent les événements comme un acte anti-occidental, un éclatement de violence contre les intérêts occidentaux ; ils ont du mal à croire que des incidents pareils peuvent se produire en Turquie, un pays ayant choisi le chemin de la modernisation et de la coopération avec l’Occident. Le problème qui complique l’interprétation des événements de septembre se résume ainsi : ces événements appartiennent à une catégorie de faits liés, d’après les perceptions occidentales, à ce que les occidentaux entendent par le terme d’« Orient » ; ils se sont produits, quand même, dans un pays qui – tout au moins formellement, puisqu’il est membre de l’OTAN – fait partie du monde occidental.

Si tel est le point de vue de l’Occident, comme on espère le démontrer, cela implique un élément additionnel : l’attribution au concept d’Occident – et, par conséquent, à celui d’Orient, aussi – d’une signification double. Les deux significations de l’Occident sont : primo, ce qu’on appelle, pendant la Guerre Froide, le « monde libre », l’alliance occidentale dressée contre le bloc soviétique ; secundo, ce qu’on appelle déjà au 19ème siècle le « monde civilisé », c’est-à-dire les « nations développées » qui se sont fixé le rôle de « civiliser » l’Orient en le colonisant. Il s’agit, donc, d’une adaptation, réalités du milieu du 20ème siècle obligent, à l’idiome de la Guerre Froide d’une distinction dont les origines se situent au contexte du 19ème siècle et du colonialisme.

Mais pourquoi est-ce que les événements de septembre sont perçus comme des incidents anti-occidentaux ? Pour deux raisons, essentiellement : premièrement, parce qu’ils ne visent pas uniquement les Grecs, mais aussi les autres minoritaires et – ce qui est encore plus important – les étrangers, ainsi que le commerce international en général ; deuxièmement, ces événements manifestent d’une barbarie et d’une envie de destruction censées être propres à l’Islam. Les commentaires des observateurs occidentaux sont unanimes sur ce point : les incidents produits à Istanbul et à Izmir présentent tous les attributs qui caractérisent l’Orient et non pas l’Occident. Quelques-uns de ces attributs sont les suivants : manque de toute rationalité économique ; mépris pour le commerce et la propriété, allant jusqu’à mettre des obstacles aux entrepreneurs étrangers souhaitant monter des affaires en Turquie ; attachement fanatique à la religion et haine contre les non Musulmans2.

Est-il donc possible qu’un pays qui, même s’il n’est pas tout à fait occidental, a choisi la voie de l’occidentalisation et appartient à l’OTAN, engage une attitude pareille ? L’Ambassadeur de la France en Turquie pose cette question très clairement :

« Sur le plan moral, le désastre est immense : avec une patience de fourmi, les kémalistes, puis les démocrates, s’étaient appliqués à arracher de leur pays les complexes ‘d’homme malade’ et de ‘tête de Turc’ sous lesquels l’Europe du XIXe siècle avait accablé l’Empire ottoman.

J’ai retracé récemment l’évolution de la Turquie moderne ; malgré les imprudences commises en matière financière, M. Menderes avait réussi à lui donner un crédit politique incontestable dans le concert des grandes nations. Mais, la diplomatie qui avait abouti à ce résultat favorable, était axée avant tout sur le Pacte Atlantique et sur le Pacte balkanique, qui supposaient l’un et l’autre la réconciliation complète et même une coopération cordiale avec la Grèce. Elle avait su, d’autre part, faire valoir que la Turquie représentait le seul facteur d’ordre dans le Proche-Orient.

La sottise des gens d’Istanbul et d’Izmir va-t-elle remettre tout en cause ? »3

Dans le camp occidental on commence donc à se poser des questions : est-ce qu’il y a eu, en Turquie, une véritable sécularisation et modernisation ?4 On considère que la grande majorité du peuple turc, traité d’ailleurs par les observateurs occidentaux avec le plus grand mépris, est misérable, ignorant, fanatique, aveuglement attaché à l’Islam et prédisposé au communisme5. Il est significatif que les manifestations anti-helléniques d’Istanbul et d’Izmir sont comparés à d’autres événements, dont le seul point commun pouvant justifier une comparaison est le fait qu’il s’agit dans tous les cas d’événements violents survenus dans des pays à majorité musulmane. On crée ainsi une notion générale et imprécise de l’Orient, comprenant tous les Musulmans. Les événements de septembre sont surtout comparés à des incidents relevant de la lutte anti-colonialiste. Le Consul Général de la France à Istanbul fait remarquer que les incidents « présentent des similitudes tragiques avec certains aspects de la question Nord-Africaine ; ils appartiennent, en tout cas, qu’on le veuille ou non, à un code conceptuel particulier à l’Islam. »6 Ces paroles témoignent d’une opposition très claire entre l’Occident et l’Orient : il s’agit de deux mondes différents, adhérant à des « codes conceptuels » différents.

Et ce n’est pas tout : les événements de septembre présentent une analogie plus importante encore avec le mouvement anti-colonialiste, à savoir le fait de mettre en péril l’équilibre des forces et donc la paix, ce qui est jugé comme anti-occidental par ce qu’il ne peut bénéficier qu’aux communistes7. Effectivement, il s’agit là d’un des arguments utilisés par les puissances occidentales pour s’opposer à l’émancipation des pays de l’Afrique et de l’Asie : le maintien de la paix dans les territoires coloniaux s’inscrit dans la cadre de la détente de la Guerre Froide. L’expression « esprit de Genève » – provenant du sommet réalisé en juillet 1955 à Genève entre les Etats-Unis, l’URSS, la Grande Bretagne et la France – bien que renvoyant à l’effort de maintenir la paix entre les deux blocs grâce à l’ « équilibre du terreur », est aussi utilisée dans le contexte colonial8.

S’il est vrai, donc, que les occidentaux sont choqués par les événements de septembre au point de considérer que les Turcs ne sont peut-être pas, comme ils le pensaient jusqu’à ce temps-là, occidentalisés (et en aucun cas occidentaux, ce qu’ils ne sont jamais considérés être), quelles sont les conséquences de cette constatation, en ce qui concerne la relation de la Turquie avec l’Occident ? Est-ce que la position de la Turquie en tant qu’alliée du monde occidental est mise en question ? On peut répondre à cette question, posée d’ailleurs comme on l’a vu par l’Ambassadeur de la France, en utilisant les paroles du Consul Général des Etats-Unis à Istanbul. Celui-ci énumère, d’abord, les résultats immédiats des manifestations anti-helléniques :

« a. Nous pensons que les troubles marquent une instabilité sociale ayant des implications sérieuses en ce qui concerne l’implémentation des politiques des Etats-Unis vis-à-vis de la Turquie.

b. Nous pensons qu’il existe des indications d’un rétrécissement du mouvement de sécularisation, ainsi que des institutions des réformes d’Atatürk ; un rétrécissement ayant des effets adverses sur la coopération entre le peuple de la Turquie et les peuples occidentaux. […] »

Ensuite, il entreprend une analyse plus approfondie ; deux des conséquences à long terme qu’il évoque sont les suivantes :

« a. Les troubles, ainsi que les indications de pressions gouvernementales aux entreprises privées de contribuer aux réparations, treize ans seulement après l’impôt capital de 1942 [varlık vergisi], semblent indiquer qu’il n’y a encore pas en Turquie de sécurité élémentaire pour les investissements privés.

b. Nous pensons que les implications de ces conséquences économiques ont des effets négatifs et sur la stabilité économique du pays et sur sa capacité présente et future de soutenir un établissement militaire efficace. »

Et le Consul Général de conclure :

« Nous souhaitons être clair sur ce point, que les conclusions évoquées dans la présente dépêche n’impliquent pas de changements de nos politiques vis-à-vis de la Turquie. Nous suggérons seulement que certains aspects de celles-ci devraient être reconsidérés. »9

La position de la Turquie au sein du camp occidental n’est donc pas mise en doute. Ce qui est mis en cause, c’est la manière dont la Turquie devrait gérer sa modernisation et sa relation avec l’Occident.

Ce qu’on propose, dans le cas turc, ressemble à ce que l’Occident tente de mettre en œuvre dans les colonies. Selon l’Occident, le problème principal des colonies est qu’elles sont incapables de gérer la liberté qu’elles revendiquent : si laissées libres elles crouleront vers la barbarie et le communisme ; elles doivent donc comprendre qu’elles ont besoin de l’Occident dont la mission civilisatrice consiste à les guider. L’argument de « mission civilisatrice », argument du 19ème siècle par excellence, acquiert, dans le contexte de la Guerre Froide, une signification complémentaire : la force politique et militaire de l’Occident est seule capable de tenir les peuples colonisés hors de la portée du communisme et dans les limites du « monde libre » – au prix, bien entendu, de ne pas être entièrement libres. En plus, l’argument de l’ « unité » du monde (qui renvoie lui aussi au 19ème siècle), une unité qui serait indispensable au maintien de la liberté et de la paix, est aussi utilisé pour légitimer la conservation – sous une forme ou une autre – de la tutelle occidentale sur les peuples colonisés10.

Dans le cas de la Turquie, ce que l’Occident semble proposer n’est pas exactement la tutelle occidentale, puisqu’en tout cas la Turquie est déjà indépendante. N’oublions pas, d’ailleurs, que les occidentaux font assez confiance aux dirigeants turcs pour être rassurés que la Turquie ne quittera pas l’alliance occidentale11. La Turquie est donc placée dans un niveau inférieur à celui de l’Occident, mais supérieur à celui des colonies : on considère, en Occident, qu’il existe en Turquie une élite occidentalisée capable, sous conditions, de gouverner le pays, la condition principale étant de pouvoir gérer son pays et son peuple de manière à ne pas le laisser se crouler – comme il a été le cas lors des événements de septembre – vers l’anti-occidentalisme et le communisme12. Bien sûr, dans un certain sens, les communistes turcs, aussi, pourraient être considérés comme appartenant à l’élite, puisque la gauche turque est représentée, par excellence, par des intellectuels occidentalisés. Mais l’Occident ne fait confiance qu’à une partie de l’élite turque très spécifique13.

Quelle est cette partie de l’élite turque et comment doit-elle agir, d’après les alliés occidentaux de la Turquie ? Il s’agit de la partie la plus profondément kémaliste de l’élite turque. Ce que, d’après l’Occident, peut remédier aux tendances anti-occidentales de la Turquie est, justement, une modernisation de type kémaliste. Les observateurs occidentaux louent Atatürk et ses réformes – qu’ils traitent de « révolution » – et incitent les Turcs à continuer sur le chemin tracé par Atatürk14. L’élite turque elle-même, qu’il s’agisse du gouvernement démocrate, de l’opposition kémaliste ou de la bureaucratie, n’objecte pas sur ce point : elle pense que c’est l’élite qui doit, de manière autoritaire, guider le pays15 ; il est d’ailleurs significatif que l’élite turque, tout comme les observateurs occidentaux, ne cache pas son mépris pour le peuple turc. D’après le point de vue de l’élite turque, ce sont les ennemis de la Turquie qui sont à blâmer pour les atrocités de la nuit du 6 septembre ; l’ennemi, dans ce cas, n’étant autre qu’une partie du peuple, une partie ignorante et fanatique – qui n’a pas donc accepté les réformes d’Atatürk – incitée par les communistes16.

Quelles sont les implications de ce point de vue, commun à l’Occident et à l’élite turque ? En ce qui concerne l’Occident, il est évident qu’il n’encourage pas la modernisation complète des peuples de l’Orient (c’est-à-dire des peuples des colonies, mais aussi celui de la Turquie, qui, comme on vient de le montrer, n’est pas placée au même niveau que les colonies), une modernisation qui nécessiterait leur émancipation. Il ne propose, en effet, qu’une modernisation et un progrès contrôlés. La continuité entre le 19ème et le 20ème siècle est claire : pendant l’ère coloniale, ainsi que pendant la Guerre Froide, il existe des peuples qui, soit à cause de leur retard et leur attachement aux traditions soit à cause de leur prédisposition au communisme, sont incapables de se gouverner eux-mêmes. L’Occident les place donc sous sa tutelle17. Le but des puissances occidentales, au milieu du 20ème siècle, est de légitimer la distinction entre les deux camps de la Guerre Froide et de maintenir la plus grande partie possible du monde au sein du camp occidental ; afin d’y parvenir, elles instrumentalisent une distinction du 19ème siècle.

Les Turcs semblent, eux aussi, avoir conscience de cette continuité entre le 19ème et le 20ème siècle. Les représentants du gouvernement et de l’opposition turcs déclarent que les événements de septembre ne sont pas l’œuvre du peuple turc, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas d’actes turcs, par ce qu’ils sont, précisément, des actes anti-occidentaux, créant l’impression que la Turquie n’appartient pas au monde civilisé. Le parti kémaliste (Parti Républicain du Peuple) considère que la responsabilité revient au gouvernement du Parti Démocrate, qui n’exprimerait pas et ne défendrait pas les principes kémalistes de modernisation ; le gouvernement, de sa part, accuse les communistes : qui d’autre que les ennemis idéologiques de l’Occident (et de la Turquie) pourrait avoir accompli des actes pareils, qui ternissent l’image de la Turquie à l’Occident18 ?

Sur ce point, Adnan Menderes fait une déclaration très intéressante. Le premier ministre turc, lui-même probablement terrifié par l’ampleur des incidents, fait une comparaison entre les événements de septembre et l’ « événement du 31 mars »19. Dès l’époque des Jeunes Turcs, on appelle « événement du 31 mars » la contre-révolution (ou coup d’état rival) qui tente de contrecarrer le pouvoir (encore informel) jeune-turc, en 1909. C’étaient les ulemas et les étudiants des collèges religieux qu’on avait tenus de responsables de l’émeute ; le « 31 mars » est donc considéré comme synonyme de la réaction et tentative de freiner le mouvement de sécularisation et de modernisation que les Jeunes Turcs sont censés de représenter. Comparer, donc, les événements de septembre – dont Menderes accuse les communistes – au « 31 mars » signifie, premièrement, que les événements de septembre sont des actes anti-occidentaux par excellence et, deuxièmement, que l’Islam et le communisme s’identifient, dans la mesure où ils sont tous les deux des idéologies des ennemis de l’Occident et de la Turquie. Il est fort intéressant qu’une telle déclaration devrait venir de la bouche de Menderes : tandis qu’il n’est pas considéré suffisamment kémaliste et bien qu’il ait été accusé à cette époque et plus tard comme responsable de la résurgence de l’Islam en Turquie, il soutient, lui aussi, la modernisation autoritaire des Jeunes Turcs et d’Atatürk20.

En effet, après les incidents, les kémalistes pensent qu’à l’origine de cette manifestation d’anti-occidentalisme se trouvent Menderes et l’éloignement de l’orthodoxie kémaliste. Un diplomate français utilise les paroles du journaliste kémaliste Falih Rifki Atay pour soutenir que la solution du problème turc est, exactement, dans la continuation des réformes d’Atatürk21. Cela montre que les deux points de vue, celui de l’Occident et celui de l’élite turque, s’accordent : ce n’est pas parce qu’elle a mal compris l’Occident que la Turquie adopte une vision autoritaire de la modernisation – occidentalisation. La Turquie, selon l’Occident même, n’appartient à l’Occident que si elle se sert de méthodes autoritaires. C’est de cette manière, alors, que l’Occident résout le problème qu’on a évoqué au début : à savoir, comment expliquer le fait que les événements de septembre, des événements qui ne pourraient normalement se produire que dans un pays oriental, se produisent en Turquie, un pays qui, formellement, fait partie de l’Occident. Il résout ce problème en admettant que la Turquie n’appartient à l’Occident que sous conditions : elle n’y appartient que si elle applique un programme de modernisation assurant le contrôle de son peuple et sa participation à l’OTAN.

Qu’est-ce que l’Occident veut, donc ? Qu’est-ce qu’elle attend de la Turquie ? A vrai dire, cela ne semble pas être clair, ni même pour l’Occident. N’est-il pas paradoxal qu’il tente d’interpréter comme des événements « orientaux » des événements qui étaient, en fait, d’inspiration occidentale ? Les événements de septembre ont en effet été organisés d’abord par l’état turque (un état occidentaliste), avec l’appui de l’appareil paraétatique turc (dont le rôle est de combattre le communisme et de maintenir la Turquie dans le camp occidental), avec l’accord implicite de la Grande Bretagne22. De la même manière, donc, qu’il ne veut pas la modernisation complète de l’Orient, l’Occident ne rejette pas, en principe, des événements pareils : il choisit, tout simplement, de les approuver ou pas, en fonction de leur utilité pour la prépondérance occidentale. C’est le cas des événements de septembre : d’abord l’Occident, s’il ne les encourage pas, semble enclin à les tolérer ; ensuite, quand ils vont à l’encontre du but recherché et risquent de mettre le monde occidental en péril, les événements sont condamnés.

Est-ce donc la faute à la Turquie si, en tant qu’ « apprenti sorcier »23, elle est incapable de freiner des incidents pareils, des incidents « orientaux » ? En fin de compte, elle reçoit de la part de l’Occident des instructions contradictoires et ne fait que ce que l’Occident lui enseigne : elle oscille entre modernisation (démocratie, tolérance etc.) et méthodes anti-occidentales (par exemple, l’existence antidémocratique d’un appareil paraétatique) ; sans prendre des positions de principe, elle essaie de faire ce qu’être « occidental » implique dans chaque cas, séparément. L’Orient, donc, n’est pas incapable de se moderniser ; au contraire, il suit de près son modèle occidental. Cependant, pour qu’une modernisation véritable puisse être mise en œuvre, l’attitude de l’Occident vers l’Orient doit changer : au lieu de promouvoir ce qui serait « bon pour l’Orient », l’Occident devrait promouvoir une modernisation complète ; à moins que l’Occident n’ait pas, elle-même, mal compris ce que c’est que la modernisation.

1 Dans un télégramme adressé à l’Ambassade de la France à Ankara, le Ministère des Affaires Etrangères de la France donne des instructions pour que les diplomates français fassent comprendre à la Turquie que l’OTAN et le Pacte Balkanique ne doivent pas être mis en danger à cause des incidents :

« Toute décision du gouvernement turc qui compromettrait sa participation à l’une ou l’autre de ces alliances ne ferait, en effet, que souligner le succès de l’action menée par les éléments communistes auxquels il impute la responsabilité des scènes de violence dont Istanbul et Izmir ont été le théâtre. » Archives du Ministère des Affaires Etrangères de la France (AMAE) : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 96 (voir aussi : AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 142 ; 13)

Les Britanniques semblent être du même avis. Voir TNA:PRO, London, No. RG10344/98. Cité par Vryonis, Speros Jr., The Mechanism of Catastrophe. The Turkish Pogrom of September 6 – 7, 1955, and the Destruction of the Greek Community of Istanbul, Greekworks.com, New York, 2005, pp. 444

D’ailleurs, les diplomates français disent très clairement ne pas croire que les communistes sont à l’origine des événements. C’est le point de vue de l’Ambassadeur de la France à Ankara (AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 140 ; 232 – 238, « Un 6 septembre tragique ») ; le Consul Général de France à Izmir rapporte que « la déclaration gouvernementale attribuant à des éléments communistes la responsabilité des désordres n’a convaincu personne. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 10 – 36

2 Dans les archives diplomatiques françaises, il y a plusieurs références aux dégâts subis par des citoyens français (AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 140 ; 201, 224). Ce qui semble gêner le plus les entrepreneurs étrangers c’est que, après les événements, le gouvernement turc oblige les entreprises étrangères n’ayant pas subi de dégâts de contribuer pour la réparation de celles qui ont subi des dégâts. Cette « contribution volontaire » est ressentie comme un impôt extraordinaire visant les entreprises étrangères : « Les entreprises du monde occidental peuvent s’installer en Turquie, y vivre et connaître même, durant quelque temps, une fortune favorable, mais les hommes d’affaires qui ont mis finalement les deux pieds dans cette place stratégique, – ce sont eux qui le disent – , trouvent que le ‘pas de porte’ coûte cher, de plus en plus cher. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 142 ; 2 – 5. Sur le même sujet d’un point de vue américain, voir : National Archives, Foreign Office Dispatch No. 138, Istanbul, September 29, 1955. Cité dans : Vryonis, op. cit., pp. 330

Sur la tendance des manifestants de prendre pour cible toutes les minorités, tendance démontrant, d’après les observateurs occidentaux, le fanatisme musulman du peuple turc :

« Mais ce ne sont pas seulement les boutiques des citoyens de confession grecque qui ont été dévastées, mais aussi celles des arméniens et des israélites qui n’avaient aucun lien avec les événements de Chypre. Le pillage a donc été exercé contre le commerce et les biens de tous les minoritaires, sans distinction de race ou de confession : il s’agit d’une manifestation organisée de colère froide contre ce qui n’est pas musulman ; quelques magasins européens, français et anglais, ont été également pillés. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 142 ; 101 – 102, « Remarques sur les événements anti-grecs en Turquie (septembre 1955) » (c’est le rédacteur de l’original qui souligne). Voir aussi : AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 52 – 60

Ce n’est pas seulement des observateurs contemporains qui attribuent les événements de septembre à un fanatisme qui serait propre à l’Islam ; une partie de la bibliographie, aussi, soutient ce point de vue. Vryonis, par exemple, dans l’interprétation des événements qu’il propose, accorde une place importante à l’Islam. Vryonis, op. cit., passim et notamment pp. 397 – 416

Le point de vue d’après lequel les Turcs seraient incapables de se développer et que leur comportement manque de rationalité économique se trouve dans de nombreux documents ; quelques exemples :

« La destruction aussi stupide que totale de tant de biens de consommation dans un pays où la pénurie sévissait déjà. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 140 ; 212

« Ces commentaires prouvent que l’on se rend compte, après coup, des terribles conséquences que peut avoir, pour une Turquie qui a besoin dans le domaine financier surtout du concours de ses alliés, le fait de s’appauvrir en laissant saccager les magasins de ses deux principales villes. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 140 ; 216

« […] la stupidité de cette nuit de destructions: dans un pays où la pénurie existe, on a supprimé volontairement les quelques produits déjà devenus rares et qui subsistaient encore dans les magasins de Péra. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 107 – 124, « Portée et conséquences des événements du 6 Septembre 1955 »

a. The economic distress which is apparent in and around Istanbul has been felt by lower classes principally because of the Government’s inability to set up and maintain a system effectively controlling prices and distribution of goods. […]

b. We believe that the lack of planning continues to reflect a fundamental weakness in Turkey’s management of its economy.”

National Archives, Foreign Office Dispatch No. 138, Istanbul, September 29, 1955. Αναφέρεται στο: Vryonis, op. cit., pp. 328 – 330

En général, mais aussi en relation avec les événements de septembre, l’idée sous-jacente est que la Turquie est incapable de se développer. On souligne particulièrement que la Turquie bénéficie d’une aide financière de ses alliés ; on note encore que l’état turc ne gère pas correctement ses finances. L’ « Orient » est donc incapable de gérer son économie et c’est pour cela qu’il a besoin des conseils occidentaux ou, au moins, des éléments quasi-occidentaux de l’ « Orient » même, les communautés non musulmanes. Les occidentaux pensent, donc, que la Turquie est incapable non seulement de créer de la richesse mais aussi d’apprécier la contribution des minoritaires et des étrangers à son développement.

3 AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 107 – 124, « Portée et conséquences des événements du 6 Septembre 1955 »

Après les événements de septembre, de nombreux stéréotypes sur la Turquie sont évoqués de nouveau. Tout de suite, la crainte est éveillée que la Turquie, malgré sa modernisation n’est peut-être pas très différente des autres pays qu’on classe en « Orient ». Par exemple : « La cohésion que l’on croyait accomplie n’existe pas. Il peut arriver à Istanbul ce qui s’est passé à Beyrouth, il y a quatre ans, après l’assassinat de Riad [nom illisible]. La Turquie est-elle tombée au niveau des pays arabes ? » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 107 – 124, « Portée et conséquences des événements du 6 Septembre 1955 ». L’assassinat évoqué est probablement celui de Riyad as-Sulh, homme politique arabe, ayant formulé en 1943, avec Bisharah al-Khouri (devenu plus tard premier président du Liban indépendant), le Pacte National visant à une coopération entre les éléments chrétien et arabe ; il a été premier ministre du Liban pendant cinq ans sous le président al-Khouri. Il a été assassiné en 1951 (alors qu’il n’était plus premier ministre) par un membre du Parti National Social Syrien, qui le tenait responsable de l’exécution en 1949 de son leader, Antun Sa’adah. Voir : AbuKhalil, As’ad, Historical Dictionary of Lebanon, The Scarecrow Press, London, 1998, articles “Khuti, Bisharah al-” et “Sulh, Riyad as-”.

4 « Comment ce vieil instinct de nivellement et de destruction revient-il, à travers les âges, reprendre sa place au cœur des hommes ?

Et puisqu’à Istanbul le culte et ses édifices chrétiens ont subi un si rude assaut, comment les antinomies religieuses pèsent-elles encore si lourdement sur les rapports des nations entre elles? » AMAE : Europe 1944 – 1960; Grèce; 141; 52 – 60

« [Le DP] ne prétendait pas naturellement arracher en quelques années des sentiments enracinés depuis des siècles ; mais si la rivalité entre ‘giaours’ et ‘musulmans’ était tenace, le sentiment d’une cohabitation qui, tant bien que mal, avait duré 500 ans et dont on s’accommodait, existait aussi. On pouvait espérer ces temps derniers qu’il l’emporterait, même, qu’il l’avait déjà emporté. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 107 – 124, «  Portée et conséquences des événements du 6 Septembre 1955 »

Minorities generally, as well as some of the French and British Levantine families, have lost faith in the development of Turkey toward a democracy that would preclude a repetition of the outbreaks of discrimination against non-Moslem elements which have occurred sporadically during the last several centuries.” “Tendency Toward Resentment of Minority Elements as a Result of the September 6 Disorders”, National Archives, Foreign Dispatch No. 148, American Consul General, Istanbul, October 5, 1955. Cité par Vryonis, op. cit., pp. 204 -205

5 Les exemples d’attitude orientaliste et de mépris envers les Turcs sont innombrables ; en voilà quelques-uns, à titre indicatif : « la fureur dévastatrice de bandes déchaînées […] le sentiment gênant de voir à l’œuvre une horde occupée, quelques siècles plus tôt, au sac d’une ville conquise […] l’hémistiche de Victor Hugo : ‘Les Turcs sont passés là…’ »  AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 140 ; 232 – 238 ; « expression de la haine héréditaire » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 10 – 36 ; « ceux que l’ on appelle ici, tout comme à Beyrouth et ailleurs en Orient, les ‘kabadayis’. […] comme des ‘Mechtas’ d’ Afrique lors d’un mauvais coup tenté sur le village voisin. » AMAE : Europe 1944– 1960 ; Grèce ; 141 ; 52 – 60 [le rédacteur du texte utilise un peu maladroitement le terme ‘mechta’, qui signifie en fait, d’après le Petit Robert, ‘hameau’.] ; « Il y avait parmi eux beaucoup de réfugiés bulgares (dont peut-être des communistes), aussi d’autres non – Turcs […]. Mais, il y avait surtout la plèbe de ce grand port. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 107 – 124, « Portée et conséquences des événements du 6 Septembre 1955 »

En ce qui concerne le penchant du peuple turc pour le communisme : « Pris à la lettre, le terme de ‘communiste’ figurant dans le communiqué officiel demeure donc impropre. Mais il existe, par contre, à n’en pas douter, comme il est donné à entendre plus haut, une sorte de communisme pré-fabriqué mais sans éducation politique, un matériel humain tout prêt à recevoir, comme un remède à ses maux, l’idéologie marxiste. C’est cet élément-là qui a débordé largement le cadre des intentions gouvernementales. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 52 – 60

6 Ce passage continue ainsi : « C’est pourquoi il semble convenable d’en prendre une note exacte, ne serait-ce que pour remettre quelque jour à la mémoire de nos censeurs les excès, à peine concevables, auxquels ils se sont livrés sur de petits groupes ethniques sans défense. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 52 – 60 On voit donc quelle est l’importance que peut avoir le parallèle entre les événements d’Istanbul et l’Afrique du Nord : les excès du peuple turc (musulman) peuvent être utilisés pour légitimer la politique coloniale française. En 1955, comme on le verra aussi par la suite, la France est notamment préoccupée par la question de l’Algérie, où la guerre de la décolonisation a commencé à peu près un an avant les événements d’Istanbul, en novembre 1954. En Algérie, l’argument de la France républicaine est que les Algériens sont eux aussi des citoyens français et, par conséquent, la revendication d’indépendance est illégitime (voir aussi note 10 ci-dessous) : leurs motifs ne peuvent qu’être religieux et raciaux (puisqu’il s’agit d’Arabes musulmans). En réalité, bien sûr, c’est la France qui a institutionnalisé les discriminations entre Algériens en fonction de leur religion. Sur l’Algérie avant et pendant la guerre, voir : Stora, Benjamin, Histoire de l’Algérie Coloniale (1830 – 1954), Repères – La Découverte, Paris, 2004 ; Stora, Benjamin, Histoire de la Guerre d’Algérie (1954 – 1962), Repères – La Découverte, Paris, 2004.

La même comparaison par un autre diplomate français : « […] je ne pouvais m’empêcher de penser que ce qui s’est passé à Constantinople n’est pas différent des entreprises dont l’Afrique du Nord est le théâtre. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 5

Une comparaison des événements de septembre avec un autre incident survenu dans un pays à majorité musulmane : “[…] A grim story which bears out the Greek Ambassador’s allegation to me yesterday that Menderes knew all about the business. Not for the first time, a sponsored riot got out of hand (cf. anti-Pakistan riot at Kabul recently).” Remarque manuscrite sur le document TNA:PRO, FO 371/117711, No. 193, 9/22/55. Cité par Vryonis, op. cit., pp. 109

7 Comme on l’a déjà vu, la rupture entre la Grèce et la Turquie provoquée par les incidents d’Istanbul est considérée comme bénéficiant au bloc soviétique : « Comme toujours dans de pareils cas, on cherche la main de l’étranger pour se disculper : d’où l’accusation contre les Communistes (qui évidemment n’ont pas pu ne pas se réjouir d’un événement à l’origine duquel je ne les crois pas) et les insinuations contre la duplicité britannique. » Europe 1944 – 1960, Grèce, 141, 107 – 124, « Portée et conséquences des événements du 6 Septembre 1955 »

Juste après les événements de septembre, le ministre des Affaires Etrangères français, à la tribune de l’Assemblée Générale de l’ONU, exprime très clairement ce lien entre le mouvement anti-colonialiste et le communisme (à l’occasion da la question de l’Afrique du Nord) : « En liant l’agitation en Afrique du Nord aux entreprises du communisme international, il rappellera que l’agitation chez les peuples non autonomes a constamment été l’arme essentielle du combat du communisme contre le monde libre. ‘Il n’y aurait aucune détente, affirmera l’orateur avec fermeté, si la force prenait le masque de la subversion interne ou de l’excitation aux nationalismes élémentaires.’ Il réaffirmera également la fidélité de la France à l’Organisation atlantique » : « Un discours de M. Pinay aux Nations unies. Il n’y aurait aucune détente si la force prenait le masque de la subversion interne ou de l’excitation aux nationalismes élémentaires. De notre correspondant particulier Henri Pierre », Le Monde, 30 – 9 – 55, p. 1

8 A l’Assemblée Générale de l’ONU, en automne 1955, le ministre des Affaires Etrangères Belge utilise l’expression ‘esprit de Genève’ dans ce sens, en s’adressant aux pays qui ont voté pour l’inscription de la question algérienne à l’ordre du jour. « S’il est possible de donner quelques leçons à l’Europe, il est aussi possible d’en suivre quelques exemples. […] Le ministre belge a conclu en demandant que l’esprit de Genève, qu’il a décrit comme ‘un esprit de tolérance et de mesure, mettant fin à la confusion entre la diplomatie et la propagande, confusion dont le monde est en train de mourir’, s’étende aux pays asiatiques et africains. » : « LA QUESTION ALGERIENNE SERA DISCUTEE PAR LES NATIONS UNIES. M. Pinay : l’ONU ne doit pas devenir l’instrument de la division, de la violence et du désordre » Le Monde, 2/3 – 10 – 55, p. 3

Le sommet de Genève, tenu en juillet 1955, est la première rencontre, après la seconde guerre mondiale, des chefs d’Etat des Etats-Unis, de l’Union Soviétique, de la Grande Bretagne et de la France. Il est aussi à noter que pendant la même année, en printemps 1955, se tient la Conférence de Bandoeng, qui rassemble les pays du tiers-monde.

9 Arthur Richards, “Implications of the Istanbul Disturbances of September 6, 1955”, National Archives, Foreign Office Dispatch No. 138, Istanbul, September 29, 1955. Cité par Vryonis, op. cit., pp. 328 – 330

10 Ce raisonnement est très clairement exprimé dans le discours du ministre des Affaires Etrangères français, à l’occasion, encore, de la discussion sur l’Algérie :

« Le ministre français a demandé si ‘c’est au sein de l’Organisation qui se propose comme un de ses buts majeurs d’effacer toute distinction, toute discrimination tenant à la race, à la langue, à la religion’, qu’on veut ‘soutenir les théories du racisme, éveiller le fanatisme religieux et dire qu’il est impossible à des hommes de races ou de religions différentes de vivre côte à côte et en paix, citoyens d’un même Etat.’ […]

La France ne peut tolérer ni l’injure ni la calomnie contre son œuvre civilisatrice. […]

Qu’adviendrait-il s’il était désormais établi que les Nations unies ont le droit d’intervenir dès qu’il existe à l’intérieur des frontières d’un Etat une minorité de races, de langues ou de religions ?’ […]

Elle deviendrait l’instrument de la division, da la violence et du désordre, alors qu’elle doit être et qu’elle doit demeurer celui de l’union, de la tolérance et de la paix’, déclare le ministre des affairer étrangères.

A une époque où, plus que jamais, les peuples et les nations ont le devoir de s’associer, une telle politique conduirait exactement à l’inverse : à désunir et à fragmenter les Etats.’ […]

En Afrique du Nord comme ailleurs, la France vient de montrer qu’elle avait une conscience claire de l’évolution des sociétés : qu’elle savait dégager des solutions de raison, adaptées au temps et au monde moderne ; que sa volonté de les appliquer était une volonté résolue, rappelle le ministre des affaires étrangères. […] »

« LA QUESTION ALGERIENNE SERA DISCUTEE PAR LES NATIONS UNIES. M. Pinay : l’ONU ne doit pas devenir l’instrument de la division, de la violence et du désordre », Le Monde, 2/3 – 10 – 55, p. 3

11 Dans les commentaires français sur les événements de septembre, on ne semble jamais redouter que la Turquie, à cause de cette manifestation d’anti-occidentalisme, puisse quitter l’alliance occidentale. En général, les Occidentaux établissent une distinction claire entre les Turcs occidentalisés appartenant à l’élite et la grande masse du peuple turc, leur mépris pour lequel ils ne cachent pas (voir aussi note 5). Par exemple : “Among the Turks, those who are the well educated, who have travelled abroad and who have continuing contacts with foreigners are still humiliated by the outbreak. The humiliation tends to evidence itself more and more in open expressions of disillusion, dissatisfaction and loss of confidence in the Menderes government. There have also been reported isolated instances of Moslem Turks who have abandoned factory investment. Among Turks who do not associate with foreigners, there are dangerous expressions of ‘Turkey for the Moslem Turks.’ ” […]“Tendency Toward Resentment of Minority Elements as a Result of the September 6 Disorders”, National Archives, Foreign Dispatch No. 148, American Consul General, Istanbul, October 5, 1955. Cité par Vryonis, op. cit., pp. 204 -205

12 La critique contre les dirigeants turcs n’est pas qu’ils sont anti-occidentaux, mais qu’ils n’ont pas su empêcher cet éclatement d’anti-occidentalisme de la part de leur peuple. Il s’agit, selon les Occidentaux, d’un problème de mauvaise administration du pays, combinée à une inaptitude de faire respecter l’ordre pendant les événements :

« il ne faut pas oublier que le sentiment anti-hellénique était, depuis quelques jours, exacerbé et que s’y mêlait aussi la jalousie d’une population, en proie aux difficultés de la vie chère, contre des possédants n’appartenant pas à la même race et, qu’ à tort ou à raison, on accusait de montrer trop aisément leur mépris pour les Turcs. […]

« Les éléments actifs de l’émeute semblent, comme on voudrait le faire croire aujourd’hui, s’être recrutés spontanément parmi les 300.000 habitants d’Istanbul qui ne peuvent justifier d’un emploi régulier et dont l’accumulation dans cette ville a été reprochée au Ministre de l’Intérieur.

« [ …] Mais, il y avait surtout la plèbe de ce grand port. […]

« Pour quiconque a vu déjà de tels mouvements populaires, il paraît hasardeux d’attribuer toutes les horreurs de cette nuit à des réflexes uniquement turcs. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 107 – 124, « Portée et conséquences des événements du 6 Septembre 1955 »

« […] c’est donc reconnaître l’impuissance du Gouvernement à empêcher le déchaînement destructif des masses populaires et son incapacité à maintenir, comme c’est son devoir, l’ordre public. Et si, pour indemniser les victimes de ce mouvement de foule, on doit recourir à une collecte publique, c’est démontrer encore la faillite financière de l’Etat […] » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 142 ; 2 – 5

“In recent years fundamental economic trends and changes have been set in motion which are altering the basis of Turkish life, e.g., the trend toward industrialization which in turn brings greater numbers of country people into the cities, makes them dependent on salary jobs, and increases their vulnerability to economic fluctuations. The discontented among these, together with the depressed elements of the city, provided a favorable atmosphere for violence. There were thus great numbers of people who were ripe for widespread looting and vengeful vandalism” National Archives, Foreign Office Dispatch No. 138, Istanbul, September 29, 1955. Cité par Vryonis, op. cit., pp. 328 -330

13 D’ailleurs, les Occidentaux en aucun cas n’apprécient l’éducation ou la culture de l’élite turque ; ce qui est important pour eux, c’est la capacité de l’élite de gouverner le pays et de contenir les masses. C’est dans ce contexte qu’ils méprisent les communistes turcs même en tant qu’intellectuels : « Les dirigeants, aveuglés, ont perdu de vue que le pays s’était déjà passablement industrialisé, qu’il y avait une masse de demi-intellectuels bourrés d’envie et d’ambition, d’idées nouvelles mal assimilées, une masse d’ouvriers misérables, de gens sans travail, non logés, mal nourris, enfin de toute une immense classe inférieure qui porte en elle la haine des possédants.

[…] il n’y a pas d’organisations communistes. Pris à la lettre, le terme de ‘communiste’ figurant dans le communiqué officiel demeure donc impropre. Mais il existe, par contre, à n’en pas douter, comme il est donné à entendre plus haut, une sorte de communisme pré-fabriqué mais sans éducation politique, un matériel humain tout prêt à recevoir, comme un remède à ses maux, l’idéologie marxiste. C’est cet élément-là qui a débordé largement le cadre des intentions gouvernementales.

[…] Malheureusement, l’expérience de tous les jours, basé sur des faits isolés mais non moins significatifs, aussi bien que la longue suite des exemples venant de tout le passé ne permettent guère de supposer que même parmi les quelques centaines de Turcs, frottés à l’Occident ou vieillis dans les salons des Ambassades, il puisse s’en trouver plus de quelques-uns capables de regretter, autrement que du bout des lèvres, les événements odieux de la nuit du 6 au 7 septembre. » AMAE : Europe 1944– 1960 ; Grèce ; 141 ; 52 – 60

14« La position des Turcs est en effet des plus difficiles. Originaires du fond de l’Asie, libérés grâce à la révolution étonnante d’ATATÜRK, ils ont suivi la voie du progrès social et de la coopération avec l’Occident. Tous croyaient que la Turquie avait définitivement abandonné ses anciennes idées religieuses et avait renié ses conceptions si anciennes de race. Et voici qu’en quelques heures seulement, tout a été détruit et l’Occident recommence de douter. » : Commentaires de Marcel Marceau, correspondant du Monde en Grèce, à l’interview que lui accorde F. Zorlu. L’interview paraît dans le journal grec To Vima, le 9 octobre 1955 ; elle est jointe à une dépêche de l’Ambassadeur de la France à Athènes vers le Ministère des Affaires Etrangères de la Turquie. AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 0217 – 0219

15 D’après Burhanettin Onat, député du Parti Démocrate, les événements de septembre sont « l’œuvre d’une organisation communiste dissimulée sous l’ombre de la noble émotion de la jeunesse ». Le député continue ainsi : « Lorsque les maisons brûlent et que le pays souffre, la démocratie passe au second plan. Le salut de la Patrie, de mon peuple, vient avant sa liberté et même sa vie. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 84 – 93, « Compte-rendu des débats du 12 septembre à la TBMM pour la ratification de l’état de siège »

16 Les commentaires de certains hommes d’Etat et diplomates turcs sont significatifs : « D’après M. Nureddin Vergin, qui, ancien élève de notre Faculté de Droit et de notre Ecole des Sciences Politiques, me paraît un diplomate fort distingué, les autorités turques ont de toute évidence été surprises par la soudaineté et la gravité de l’émeute. » Selon le diplomate turc, dont les paroles sont rapportées par son collègue français, 70% des ceux arrêtés à cause de leur participation aux incidents, seraient des « turcs de fraîche date » venus de « Thrace et de Macédoine », parmi lesquels s’exercerait une forte propagande communiste. AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 64

D’après le chef du Parti Républicain du Peuple, Ismet Inönü, le peuple turc déplorerait les événements : « Ces événements sont des entreprises visant à entacher la nation turque dans la famille des pays civilisés. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 84 – 93, « Compte-rendu des débats du 12 septembre à la TBMM pour la ratification de l’état de siège »

L’Ambassadeur de la France en Grèce rapporte que, selon son homologue turc, M. Iksel : « Sur plus de 3.000 personnes arrêtés, 125 seulement sont d’Istanbul, 350 sont des réfugiés pomaks récemment arrivés de Bulgarie, les autres proviennent de divers villages d’ Anatolie. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 99

17 Voir les déclarations du ministre des Affaires Etrangères français, Antoine Pinay, note 10 ci-dessus.

18 Voir les déclarations des députés du Parti Démocrate, AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 84 – 93, « Compte-rendu des débats du 12 septembre à la TBMM pour la ratification de l’état de siège »

19 Dans son discours du 12 septembre 1955, lors de la session extraordinaire du Parlement turc, Menderes déclare que la Turquie réparera « en tirant au clair la véritable nature de cette affaire et en démontrant au monde entier que cet événement n’est pas le fait du peuple turc. » Il continue ainsi : « On doit admettre que nous sommes en face d’un événement d’un niveau et d’une gravité capables de soutenir la comparaison avec l’événement du 31 mars, quoique celui-ci soit d’une nature différente » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 141 ; 44 – 50

Sur l’ « événement du 31 mars » [« 31 Mart vakası »], voir, à titre indicatif, Dumont, Paul et Georgeon, François, « La mort d’un empire (1908 – 1923) », Mantran, Robert (dir.), Histoire de l’Empire Ottoman, Fayard, Paris, 1989, pp. 577 – 647

20 On pourrait donc se demander si les continuités entre la période du parti unique et celle du Parti Démocrate sont en effet plus importantes que l’on ne le croit d’habitude.

21 L’Ambassadeur de la France en Turquie pose la question qu’on a déjà citée (voir note 3 ci-dessus) : « La cohésion que l’on croyait accomplie n’existe pas. Il peut arriver à Istanbul ce qui s’est passé à Beyrouth, il y a quatre ans, après l’assassinat de Riad [nom illisible]. La Turquie est-elle tombée au niveau des pays arabes ? » Pour y répondre, il cite les paroles du journaliste kémaliste Falih Rifki Atay, qui soutient que, contre l’ignorance et le fanatisme, il n’y a qu’un remède, « celui que nous a tracé Atatürk et tous les partis doivent lutter côte à côte pour l’assurer : l’occidentalisation de notre Pays… » AMAE : Europe 1944 -1960 ; Grèce ; 141 ; 107 – 124, « Portée et conséquences des événements du 6 Septembre 1955 »

22 En aucun cas on n’insinue qu’on pourrait expliquer des événements d’une telle ampleur en ne se référant qu’à une « théorie de conspiration » : il serait en effet souhaitable d’étudier les raisons pour lesquelles, et les mécanismes par lesquels, on a pu manipuler une partie si grande du peuple turc afin qu’elle participe aux incidents et, en plus, qui ont fait que les organisateurs n’ont pas pu contrôler cette masse. Toutefois, il semble désormais établi que ce sont l’état turc, ainsi que l’appareil paraétatique, qui ont organisé les incidents, probablement avec l’encouragement, ou tout au moins l’accord implicite de la Grande Bretagne (voir aussi les soupçons occidentaux sur un rôle étatique, note 1 ci-dessus). Vryonis rapporte tous les donnés sur ce sujet. Cependant, au contraire des autres chercheurs (comme le note lui-même), il considère que les incidents n’ont pas échappé au contrôle de l’état, mais qu’il s’agissait d’un « pogrom » prémédité contre les Grecs ; la seule preuve qu’il apporte à l’appui de ce point de vue est l’encouragement présumé, de la part du gouvernement Menderes, du fanatisme religieux des Turcs. Sur ce point de vue, ainsi que pour les donnés sur le rôle étatique et l’attitude britannique, voir Vryonis, op. cit., in passim et, notamment, pp. 99 – 123 et pp. 381 – 417

23 L’Ambassadeur de la France en Turquie, dans son premier rapport après les événements, décrit l’organisation impeccable des incidents et parle sans détours d’un rôle gouvernemental dans leur organisation. Ensuite, il fait la remarque suivante : « Il est plus vraisemblable que le Gouvernement ait cru politique de permettre, et peut-être même d’inspirer une manifestation qui donnât la mesure de la détermination turque dans l’affaire de Chypre, mais que tel l’apprenti sorcier, il ait déclenché, ce faisant, des forces trop brutales pour qu’il ait pu, longtemps, en contrôler l’action. » AMAE : Europe 1944 – 1960 ; Grèce ; 140 ; 232 – 238

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